Entretien avec la médiatrice d’entreprise Angela Kienle


Le harcèlement représente un sérieux problème dans de nombreuses entreprises. Il porte non seulement préjudice aux employé·e·s concerné·e·s, mais a aussi des conséquences importantes pour l’ensemble de l’organisation. La médiatrice d’entreprise Angela Kienle conseille les entreprises et les responsables RH sur la manière de lutter contre le harcèlement.


Qu’est-ce que le harcèlement exactement et pourquoi est-il si problématique?

Le mobbing au travail désigne un comportement de harcèlement systématique d’employé·e·s sur une longue période. Ces attaques peuvent être lancées par des collègues ou des supérieur·e·s hiérarchiques et portent atteinte à l’intégrité personnelle des personnes concernées. Les conséquences psychologiques sont graves et comparables à un syndrome de stress post-traumatique. Les personnes concernées souffrent souvent de troubles du sommeil, de difficultés de concentration et de repli sur soi.


Comment le harcèlement se développe-t-il typiquement?

Le harcèlement commence souvent par de petits incidents isolés qui semblent insignifiants au premier abord. Ces incidents s’accumulent toutefois au fil du temps et se transforment en une attaque systématique contre la personne concernée. Ces attaques répétées créent un sentiment d’insécurité et d’isolement, ce qui aggrave encore la situation pour les victimes.


Quelle est la responsabilité des employeurs·euses dans ce contexte?

Selon le droit du travail, les employeurs·euses sont tenu·e·s de protéger la santé de leurs collaborateurs et collaboratrices et de prendre des mesures pour préserver leur intégrité personnelle. Un climat de travail respectueux est essentiel pour que les employé·e·s osent parler ouvertement de leurs difficultés. Des entretiens réguliers avec les employé·e·s et une communication transparente aident à détecter le harcèlement au travail à un stade précoce.


Quels signes pourraient indiquer un cas de harcèlement au travail?

La perte de motivation, le repli sur soi, l’irritabilité et l’absentéisme fréquent sont des signes pour un possible harcèlement au travail. Les responsables des ressources humaines doivent être vigilant·e·s et agir de manière proactive en cas de comportements suspects. Il est important que l’ensemble des collaborateurs et collaboratrices comprennent ce qu’est le harcèlement au travail et quelles mesures peuvent être prises en cas de problème.


Quelles mesures préventives peuvent être mises en place par les responsables des ressources humaines?

Les responsables des ressources humaines doivent élaborer des directives claires qui ne tolèrent ni le harcèlement au travail ni d’autres formes de harcèlement. Une procédure transparente de signalement des incidents ainsi que des sanctions clairement définies sont indispensables. Des formations et des ateliers peuvent sensibiliser à la question et promouvoir une culture d’entreprise respectueuse.


Quel est votre dernier conseil aux employeurs·euses, aux responsables RH et aux employé·e·s?

Le harcèlement est un problème grave qui ne doit pas être ignoré. Il est souvent lié à des conflits non résolus et les personnes concernées attendent souvent que la situation soit clarifiée entre elles. Il est important de travailler ensemble à la mise en place d’une culture d’entreprise positive. Une communication ouverte, des mesures préventives et la création d’un environnement de travail respectueux permettent de minimiser les conséquences négatives du harcèlement. C’est la seule façon de créer un climat de travail sain et productif, dans lequel tous les employé·e·s se sentent psychologiquement en sécurité et peuvent pleinement exploiter leur potentiel.


Caractéristiques et formes du harcèlement

Le harcèlement se caractérise par les éléments suivants:

  • Actes vexatoires répétés et systématiques
  • Refus de communication ou communication conflictuelle
  • Attaques de la part de supérieur·e·s hiérarchiques et/ou de collègues
  • Perception subjective de ces actes comme hostiles
  • L’objectif est de nuire à la réputation ou d’isoler la personne
  • La personne visée se sent inférieure et blessée

 Cinq formes principales d’actes de harcèlement ont été identifiées:

  • Attaques portant atteinte aux possibilités de communication
  • Attaques concernant les relations sociales
  • Attaques nuisant à la réputation sociale
  • Attaques contre la qualification professionnelle et la situation personnelle
  • Attaques portant atteinte à la santé

 

Angela Kienle est médiatrice certifiée par la Chambre Suisse de Médiation Commerciale (CSMC), coach systémique d’entreprises et titulaire d’un diplôme en gestion d’entreprise internationale. Elle mène des médiations sur le lieu de travail afin d’aider les employeurs·euses et les employé·e·s à clarifier leurs différends et à définir des solutions communes. Angela Kienle est basée dans la région de Bâle et membre de longue date de la CSMC.

Données et faits


Des études récentes montrent que le harcèlement au travail est beaucoup plus répandu que ce que l’on pensait jusqu’à présent: selon un sondage réalisé par Statista et YouGov en 2021, près de 30% des Allemand·e·s ont déjà été victimes de harcèlement au travail.

Une étude menée par Viking auprès de 1000 employé·e·s en Allemagne a révélé que plus de 60% des personnes interrogées avaient été confrontées au harcèlement au travail: 24% en ont été victimes et 37% en ont été témoins. En Suisse, lors d’une enquête représentative réalisée en 2016, une personne active sur cinq a déclaré avoir été victime de harcèlement au cours des deux dernières années. Les femmes sont 75% plus exposées au risque de harcèlement que les hommes. Ce sont les moins de 25 ans qui sont les plus exposés, mais un risque accru a également été constaté chez les plus de 55 ans. En Suisse, les employé·e·s âgé·e·s de 45 à 60 ans sont les plus touché·e·s par le harcèlement (24%).

Les conséquences du harcèlement sont graves: les personnes concernées souffrent souvent de dépression, de changements de personnalité et de problèmes de confiance en soi. Des troubles physiques tels que des maux de tête, des problèmes gastriques et de l’hypertension peuvent apparaître. La performance et la motivation professionnelles sont considérablement affectées, ce qui entraîne une augmentation de l’absentéisme et de la rotation du personnel. Selon une étude, le harcèlement au travail coûte à l’économie allemande huit milliards d’euros en pertes de production dues à l’absentéisme et aux maladies occasionnées.

Seuls 28% des personnes interrogées en Suisse pensent que leur entreprise a une bonne culture d’entreprise qui ne tolère pas le harcèlement.


 

Conséquences économiques


Les conséquences économiques et les coûts des conflits en Suisse sont considérables:

Les pertes économiques liées aux conflits en Suisse sont estimées à environ 50 milliards de francs par an. À eux seuls, les coûts liés au harcèlement sont estimés à plus de 4 milliards de francs par an. Les conflits entre et avec les collaborateurs·trices représentent jusqu’à 20% des coûts du personnel.

La moitié des entreprises suisses interrogées ont indiqué qu’elles devaient dépenser environ 50’000 francs par an pour des conflits imprévus dus à des projets échoués ou retardés. Pour 10% des entreprises, ce chiffre s’élevait même à 500’000 francs. 45% des entreprises ont indiqué avoir perdu des commandes d’un montant supérieur à 50’000 francs en raison de conflits.

Le stress et les conflits entraînent une perte de productivité de 14,9% du temps de travail en moyenne, en raison de l’absentéisme et du présentéisme. Le potentiel économique qui pourrait être atteint grâce à un équilibre entre les charges et les ressources sur le lieu de travail  est estimé à environ 6,5 milliards de francs.

Parmi les autres conséquences, on peut citer une augmentation des arrêts maladie et des absences prolongées, une baisse de la qualité des produits et des services, une atteinte à l’image de marque et des difficultés de recrutement, ainsi qu’une augmentation de la rotation du personnel et des coûts qui y sont liés (coûts de médiation, de litiges et d’indemnités de licenciement).

Ces chiffres montrent que les conflits et en particulier le harcèlement au travail ont des conséquences économiques négatives non seulement pour les personnes concernées, mais aussi pour les entreprises et  l’ensemble de l’économie suisse.